Deborah Gutermann-Jacquet – Intelligence polluée

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De plus en plus nombreuses sont les études qui se penchent sur l’impact de la pollution sur le cerveau. Un article paru sur le site du Monde en 2014 avait pour titre alarmiste : « Pollution : l’intelligence des prochaines générations est en péril » [1], tandis qu’un autre analysait les conclusions d’une recherche faisant état d’une « baisse de QI dépassant sept points chez des enfants exposés in utero à des phtalates » [2]. Une autre étude citée cette fois en 2015 indiquait que le QI des Français avait perdu quatre points entre 1999 et 2009, et que, même si l’échantillon de population à partir duquel l’analyse avait été faite était mince (seulement quatre-vingt personnes), il fallait y porter une attention sérieuse, car elle indiquait une inversion de la tendance séculaire à la hausse de l’« intelligence individuelle », ou plus exactement, précise l’auteur – « pour éviter de parler d’“intelligence” » – une tendance à l’amélioration des compétences cérébrales, au sens quasi mécanique du terme » [3]. Philippe Grandjean, professeur de médecine environnementale (université Harvard, université du Danemark-Sud), cité par l’article évoque à cet égard une « fuite chimique des cerveaux » [4]Il ne s’agit plus de ces « cerveaux » qui partent tenter leur chance en Amérique, mais de ces cerveaux qui fuient littéralement, comme des passoires, et se montrent totalement perméables aux substances néfastes véhiculées par l’atmosphère.

On peut croire, en effet que l’intelligence se mesure, avec les tests de Binet notamment. Et, en accréditant cette valeur mesurable, quantifiable et normative, nous faisons de l’homme la victime de la nature en furie, déchaînée, des pesticides, des produits toxiques et des tsunamis, alors que c’est son génie qui a modifié la nature. Il appartient donc au Méphistophélès ou au Dr Faust qui sommeille en chacun de prendre à sa charge le problème sans qu’il soit possible à son crétinisme de l’excuser. Il est des manières pour l’homme de se rendre idiot sans que la génétique n’y intervienne, c’est lorsqu’il est sous l’emprise d’une autre pollution – celle de sa jouissance, qui l’endort ou qui l’aveugle. Le savoir qu’il tire de son mode-de-jouir en analyse peut lui donner la possibilité de se déniaiser, et par là, d’agir encore un peu sur cette nature par laquelle il a choisi, pour partie, de recevoir sa condamnation. Goethe, qui par la voix de Faust faisait valoir le combat de l’intelligence aux prises avec le bien et le mal avant que Freud n’invente la pulsion de mort, indiquait dans ses réflexions : « Si du rapprochement des deux sexes naît un enfant, on peut dire que le connu a engendré l’inconnu. D’un autre côté si l’intelligence encore obscure de l’enfant reçoit des idées claires, il devient homme et apprend à connaître l’avenir par le présent. » [5] Sans doute cette définition de l’intelligence qui invite à se saisir du monde en calculant son acte d’aujourd’hui dans sa validité pour demain est-elle plus éthiquement souhaitable qu’une autre. Celle qui refuse la fuite.

  1. https://www.lemonde.fr/sciences/article/2014/12/01/pollution-l-intelligence-des-prochaines-generations-est-en-peril_4532272_1650684.html
  2. https://www.lemonde.fr/medecine/article/2014/12/10/la-pollution-met-en-danger-le-cerveau_4538177_1650718.html
  3. https://www.lemonde.fr/pollution/article/2016/06/20/le-cerveau-assiege_4953797_1652666.html
  4. Ibid.
  5. Goethe, Maximes et réflexions, Paris, Brockhaus, 1842, p. 110.
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