France Jaigu – En savoir de plus en plus… sur de moins en moins de choses

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Dans Still Alice, le film réalisé par Richard Glatzer et Wash Westmoreland qui valut à Julianne Moore son oscar de meilleure actrice en 2015, celle-ci incarne le rôle d’Alice Howland, une professeure de linguistique à l’université de Columbia, âgée de tout juste cinquante ans. Alice est mariée à John, un chercheur en médecine qui brigue un poste à la très prestigieuse Mayo Clinic. Ils ont trois enfants adultes : l’aînée, Anna, est avocate, Tom termine ses études de médecine, et la cadette, Lydia, la rebelle de la famille, n’a jamais mis un pied à l’université et s’acharne à percer comme actrice.

Le film commence à peine qu’Alice se rend chez un neurologue : elle s’est perdue en faisant son jogging, oublie des mots, des rendez-vous. Le diagnostic tombe : Alice souffre d’Alzheimer précoce, « early onset Alzheimer ».

Au cours de ses visites chez son médecin – au moment du diagnostic et lors de son suivi –, Alice est soumise à des tests simples : le neurologue l’invite à épeler un mot à l’endroit puis à l’envers, à se rappeler une adresse et un nom. Il lui présente des images représentant des objets qu’il lui faut identifier. À chaque consultation, il lui donne la même adresse à mémoriser et à chaque fois, Alice échoue. On se demande à quoi servent ces rendez-vous désespérants sinon à illustrer un savoir médical purement prédictif puisqu’il se limite à énoncer une implacable causalité biologique. Les images du scanner montrent que les bêta-amyloïdes ont envahi le cerveau d’Alice. Il faut se résigner à une fin faite de pertes successives : de langage, de souvenirs, de relations aux autres.

Or c’est bien le savoir et ses limites qui sont mis sur le devant de la scène dans ce film tiré du roman éponyme de Lisa Genova qui, dans sa jeunesse et avant de devenir écrivain, obtenait une thèse de neuroscience à l’université de Harvard. Alice et John sont tous deux brillants, ambitieux et travailleurs. Le couple est lié par un amour commun du savoir. Pour John, Alice est la « most beautiful and most intelligent woman » qu’il n’ait jamais rencontrée. Or son drame est que cette femme exceptionnelle est en train de perdre la qualité qui la faisait si chère à ses yeux. Alice résume la situation au début du film : « it feels like my brain is fucking dying and everything I’ve worked for my entire life is going. » [1] Avec la progression de la maladie, Alice est contrainte d’abandonner ses fonctions universitaires mais John ne lève pas le pied pour autant : non seulement il refuse de prendre le congé sabbatique que lui réclame Alice (afin qu’ils passent quelque temps ensemble alors qu’elle n’a pas encore trop perdu de ses facultés), mais il accepte le poste tant convoité à la Mayo clinic, ce qui le contraint à s’installer dans le Minessota.

C’est alors qu’entre en scène le personnage de Lydia, la cadette de la famille, celle qui n’est jamais allée à l’université malgré les demandes insistantes de sa mère : quand le reste de la famille a déserté le chevet de la malade, elle quitte la côte ouest et revient à New York s’occuper d’Alice. Or le personnage de Lydia est là pour exprimer le point de vue de l’auteure qui, toute neuroscientifique qu’elle ait été, a toujours dit qu’elle avait écrit Still Alice pour aborder la maladie d’Alzheimer « de l’intérieur ».

C’est donc Lydia qui demande à sa mère « ce que ça fait » d’être malade, une question qui permettra ce moment poignant de vérité où Alice déclare « moi qui me suis toujours définie par mon intellect, mon expression, je vois les mots suspendus devant moi mais je ne peux pas les attraper. Et je ne sais pas qui je suis. Et je ne sais pas quelle est la prochaine chose que je vais perdre ». C’est encore Lydia qui critique le texte de la communication qu’Alice s’apprête à faire pour témoigner comme alzheimerienne, communication faite de statistiques et de mots savants : « c’est très scientifique, je suis sûre que c’est très exact » dit-elle à sa mère, « mais tu devrais rendre ton texte plus personnel. Ce que je veux savoir, moi, c’est ce que ça fait ». Alice proteste mais réécrit son texte en changeant radicalement de point de vue. Elle en profite même pour démarrer son allocution avec une citation tirée de la poétesse Elizabeth Bishop sur « the art of losing » : de l’art de perdre…

La morale de ce drame est donnée dès les premiers plans du film sous la forme d’une plaisanterie que fait Alice devant un public venu nombreux l’écouter à l’Université de Californie (UCLA). Elle y présente ses derniers travaux sur l’acquisition des formes irrégulières du passé chez les enfants âgés entre 18 mois et 2 ans et demi : « You’ll tell me this falls into the great academic tradition of knowing more and more about less and less until we know everything about nothing. » [2] Au réel qui frappe Alice, au diagnostic sans appel soutenu par un savoir prédictif non troué, le film oppose la rencontre entre une fille et sa mère malade. Une fille qui, à l’inverse de son frère et de sa sœur, n’a pas souhaité savoir si elle était porteuse du gène qui condamne sa mère.

À l’époque de sa sortie, quelques esprits chagrins ont cru bon de dénoncer la mièvrerie d’un film qui s’emploie pourtant à cerner ce qui échappe au solide savoir d’un neurologue, une démarche que la psychanalyse,dont l’enseignement nous pousse à trouer ce savoir, ne peut que soutenir. Quand Alice a tout perdu, quand il ne lui reste plus rien du savoir auquel elle avait voué sa vie, subsiste un mot, le dernier qu’elle parvient à articuler et celui sur lequel le film s’achève : « love ».

(1) « J’ai l’impression que mon cerveau est en train de crever et que tout ce pour quoi j’ai travaillé est en train de disparaître ».

(2) « Vous allez me dire que tout cela relève de cette grande tradition universitaire qui consiste à en savoir de plus en plus sur de moins en moins de choses pour finir par tout savoir sur rien du tout ».

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