Alexandre Gouthière – Pour une éthique de la distinction

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Dans le contexte actuel des initiatives pour ledit « décloisonnement » [1] de la psychanalyse et des neurosciences [2], la relecture du texte de Lacan : « La psychanalyse vraie, et la fausse » [3] apparaît comme une mise en garde on ne peut plus à propos.

Lacan y dénonce en effet ce qu’il considère en 1958 comme « le spectacle que nous offre la psychanalyse en tant qu’elle cherche à se justifier des méthodes des disciplines coexistantes en son champ, ce qu’elle ne fait qu’au prix de substantifications mythiques et d’alibis fallacieux » [4]. Ses mots sont très durs, puisqu’il parle d’un « Anschluss » [5], pour qualifier la tentative de fondre à l’époque la psychanalyse dans la psychologie générale et la sociologie académique. On en mesure d’ailleurs aujourd’hui encore le résultat.

Mais à présent, la psychanalyse fait face à une nouvelle tentative d’assimilation. Désormais, c’est l’image prévalente du cerveau dans la pensée moderne, qui donne prise à une substantification mythique pour les psychanalystes en recherche d’alibis. Cette image fonctionne tel un phallus, « c’est-à-dire quelque chose dont l’usage symbolique est possible parce qu’il se voit, qu’il est érigé » [6]. C’est un leurre parfaitement adéquat pour répondre de tous les symptômes et ratages de nos existences. Comme l’indique Jacques-Alain Miller [7], cette figuration de l’être puise sa force dans la forme concrète qu’elle donne à l’idée d’un réel situé dans le corps, et est à l’origine de tous les phénomènes humains.

Mais concernant la conduite humaine – Jean-Louis Gault le soulignait récemment à Nantes [8] –, il y a un gap entre le réel du corps et les phénomènes qu’il prétend expliquer. Ce gap est lié au fait que nous sommes certes des corps, mais des corps parlants. Nous parlons pour essayer de nous repérer dans l’expérience de notre corps et de notre monde, car elle nous fait défaut.

Le réel en cause est l’absence de solution dans le savoir, pour répondre aux grandes questions de l’être et aux enjeux fondamentaux de l’existence : assumer une identité sexuée, trouver sa place dans le monde, incarner son rôle de parent, etc. Ce réel-là n’est pas détachable de l’expérience du sujet. Il ne peut être isolé comme un objet d’étude et n’est jamais cerné autrement que par la parole, dont il est d’ailleurs le centre de gravité.

N’en déplaise donc aux scientistes, le réel dont s’occupe la psychanalyse est lui aussi un fait d’expérience, mais d’expérience subjective. Il est lui aussi démontrable, mais pas dans les catégories de la neurologie. Il intéresse lui aussi la biologie du corps, mais il ne se trouve nulle part dans le cerveau. Le sujet en fait pourtant nécessairement l’épreuve un jour ou l’autre dans sa vie, et cette épreuve peut parfois faire accident, l’engageant alors à la nécessité de dire.

En cela, l’inconscient au sens lacanien du terme et le cerveau n’ont strictement rien en commun. Il n’y a donc rien à gagner à vouloir célébrer leurs noces et il y a même tout à y perdre, probablement des deux côtés.

[1] cf. site web www.psychanalysepsychiatrieneurosciences.org

[2] Fajnwaks F., « Impression – trace – signifiant – lettre  », Blog de PIPOL 9 : www.pipol9.eu/2019/01/15/fabian-fajnwaks-impression-trace-signifiant-lettre/

[3] Lacan J., « La psychanalyse vraie, et la fausse », Autres écrits, Paris : Seuil, 2001, p. 165-174.

[4] Lacan J., « La psychanalyse vraie, et la fausse », Autres écrits, Paris : Seuil, 2001, p. 165.

[5] Lacan J., « La psychanalyse vraie, et la fausse », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 166.

[6] Lacan J., Le Séminaire, livre II, Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1980, p. 315.

[7] Miller J.-A., « Neuro-, le nouveau réel », La Cause du désir, no 98, mars 2018, p. 111-121.

[8] Section clinique de Nantes, séminaire théorique du 8 décembre 2018.

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