Phénicia Leroy – Choisir de faire du trou, le trésor

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« Contrôler ses rêves », il s’agit du titre accrocheur d’un magazine. Y sont résumés les résultats de plusieurs recherches en « Science des rêves » qui, selon l’article, après des années d’investigation vivrait son « âge d’or ». Les équipes pensent être sur la bonne voie pour atteindre « la vraie clé des songes, scientifiquement étayée ».

Le dossier relate trois découvertes récentes :

D’abord, la « zone chaude », c’est-à-dire la zone cérébrale s’activant pendant nos rêves. Elle est localisée à l’arrière du cerveau et comprend différentes aires. C’est cette localisation qui leur permet de dire que les rêves existent ! En laboratoire, les chercheurs parviennent alors à « prédire » le moment où le dormeur va se mettre à rêver, en fonction de l’augmentation de l’activation neuronale de cette zone. « Le rêve a enfin sa signature neuronale ! » s’exclament-ils. L’étape supplémentaire sera de chercher à créer une image du rêve, à partir de cette activité neuronale, grâce à un programme d’intelligence artificielle.

Deuxièmement, les chercheurs promettent de pouvoir « soumettre les rêves à notre volonté », grâce à la lucidité. Le rêve lucide est défini comme un état de conscience intermédiaire (avec une activité cérébrale particulière), durant lequel le dormeur se rend compte qu’il rêve. Les recherches visent à provoquer des rêves lucides, via des méthodes mentales ou via induction par techniques « simples et efficaces » disent-il : une pilule contre la maladie d’Alzheimer ou des électrodes permettraient de favoriser, de booster les rêves lucides. Leur utilisation serait alors multiple : pour l’entrainement sportif, la créativité, dans le traitement des cauchemars (si l’on sait qu’on rêve, le cauchemar est moins effrayant), contre la schizophrénie, …

Enfin, les neurobiologistes commencent à s’accorder sur la fonction du rêve, à entendre en termes « d’utilité ». Jusqu’alors, deux théories circulaient : l’une arguant que les rêves permettaient de consolider la mémoire, l’autre avançant que les rêves permettent de métaboliser les émotions de la vie quotidienne. Une troisième piste se dégage : les rêves seraient un entrainement à la vie réelle et permettraient d’affronter nos difficultés.

Dans cette « science des rêves », ceux-ci ne veulent rien dire, ils ne renvoient à rien.

Ce à quoi ces chercheurs rêvent, c’est avoir une emprise sur ce qui n’est pas attrapable. Alors, ils localisent, ils chiffrent, ils programment, ils optimisent, ils promettent de l’utilité. Le sujet lui, ne les intéresse pas.

Les textes de ce numéro d’a-kephalos démontrent, une fois de plus, qu’il y a dans l’abord neuroscientifique de la pensée, l’évacuation de la subjectivité.

Elisabeth Marion rapporte les hypothèses de recherches sur les souvenirs, ceux qui nous font peur, ceux qui nous font boire. Gommer ces souvenirs de façon purement « neuro-mécanique », serait la solution rapide et efficace pour contrer les symptômes qu’ils provoquent. Eugenio Diaz condense les effets de cette logique en une formule : « ce qui n’est pas contrôlable est à liquider, en maintenant le sujet dans l’obscurité ».

L’éthique analytique est autre, elle supporte l’idée que tout n’est pas déchiffrable, qu’il y a du non-sens. Elle fait le pari que le sujet se loge là où cela dysfonctionne, où se présente un « c’est plus fort que moi », où le « raisonnable » se rompt, … Comme l’évoque Patricia Heffes dans son texte, l’expérience analytique en atteste.

La différence éthique se situe par rapport à ce trou dans le sens, à ce qui échappe.
Les neurosciences cherchent à le recouvrir. La psychanalyse choisit d’en faire un trésor.
En ce sens, de notre point de vue, toujours, le « tout s’explique » restera une illusion.

[1] Science et vie, Dossier « On peut contrôler ses rêves », n°1215, décembre 2018

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