Eugenio Díaz – Les neurosciences, une politique de réduction du sujet à un « automate programmé »

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Les rapports neuroscientifiques [1] disent vouloir offrir une synthèse globale des facteurs biologiques à l’origine des problèmes humains et en posséder des solutions ; mais à les lire, on découvre toute une politique sociétale qui cherche à réduire, si ce n’est à éliminer, le moindre trait de subjectivité.

Cette logique « problème-solution », jointe à l’équivalence du sujet à ses neurones, a pour effet de stigmatiser, de déresponsabiliser et en conséquence de provoquer une ségrégation, parfois la plus radicale [2], et un endoctrinement féroce.

« …dans la perspective réductionniste, signale le médecin et biophysicien Javier Peteiro, il y a un sérieux risque d’éluder l’authentique question de la liberté et de la responsabilité humaine et le rôle d’une éducation configurée et marquée par l’idéal conductiviste » [3].

Pas un jour où n’apparaissent, dans les journaux et réseaux sociaux, des informations sur la supposée découverte de tel ou tel gène ou connexion neuronale, cause de conduites ou d’affects, de la consommation de drogues jusqu’à l’amour, l’obésité, la tristesse ou « la joie intense ». Cette correspondance naïve mais pas sans danger, que certains épistémologues et généticiens ont démentis, fait du plus petit mal être subjectif un syndrome ou un trouble de base d’origine neurobiologique et cherche à réduire l’être humain à un automate programmé. C’est-à-dire un être dont les états mentaux sont fonctionnellement isomorphes à une table de la « Machine de Turing », modèle de gestion de tout comportement.

Par conséquent, le terme de neurosciences n’est en rien innocent quant à l’intention de la technoscience et son allié le marché, – « quand la psychologie ne fournit pas seulement aux voies, mais défère aux vœux de l’étude de marché » [4] – de liquider tout ce qui n’est pas contrôlable : la pulsion, le désir, l’inconscient, la jouissance, en maintenant le sujet dans l’obscurité quant à sa lecture du monde (de la jouissance). Ou même plus, « cherchant à produire sans cesse cette obscurité » [5] en lui, qu’elle laisse sans réflexion ni action possible sur sa jouissance.

La psychanalyse, pour sa part, s’engage dans l’écriture de l’inconscient qui ne peut se réduire au cerveau et qui donne au parlêtre un lieu propre dans le monde – grâce à l’irréductible de son symptôme, indice de sa jouissance – et dans ce lieu, la possibilité d’un lien social.

Traduction : Colette Richard

[1] Cf le rapport de l’O.M.S .: Neuroscience of psychoactive substance use and dependence, Washington, D.C: OPS, 2005 et un commentaire critique de ce rapport, E. Díaz, « Neurociencias del consumo y dependencia de sustancias psicoadictivas », Freudiana 43, 2005, p. 57-62.

[2] Milner J. C., Les penchants criminels de l’Europe démocratique, Paris, Verdier, 2003.

[3] Peteiro J., El autoritarismo científico, Málaga, Miguel Gómez ed., 2011.

[4] Lacan J., « Position de l’inconscient » (1964), Écrits, Paris, Seuil, 64, p. 832.

[5] Anders G., Nous, fils d’Eichmann, (1988), trad. Sabine Cornille, Rivage Poche, 2003.

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