L’évidence empirique de la Spaltung – Patricia Heffes

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Rassembler en une phrase le discours scientifique et le pari freudien sur l’inconscient est un procédé formidable qui nous introduit pleinement au thème du Congrès Pipol. La question de l’expérience de l’inconscient et de son non-rapport au cerveau est exposée à partir d’un paradoxe apparent. Il s’agit d’une phrase que nous trouvons dans le cours de Jacques-Alain Miller lorsqu’il cherche à « faire exister […] l’expérience du réel dans la cure analytique » [1], idée qu’il a recueillie à son tour du texte de Lacan « La science et la vérité ».

Quelle est l’évidence empirique de la Spaltung ? C’est une façon actualisée de se référer à l’idée de Lacan : « Le statut du sujet dans la psychanalyse, […] Nous avons abouti à établir une structure qui rend compte de l’état de refente, de Spaltung où le psychanalyste le repère dans sa praxis » [2]. Elle apparaît quotidiennement dans la reconnaissance même de l’inconscient, mais pour savoir ce qui arrive dans la praxis, le fait empirique ne suffit pas, même lorsque le fait empirique se présente comme un paradoxe. Il est surprenant que Lacan se réfère à l’évidence empirique mais il faut comprendre, comme dit Jacques-Alain Miller, que ce n’est pas de n’importe quelle façon, « il n’admet cette expérience empirique que pour penser l’avoir fondée en raison et l’avoir articulée en mathèmes » [3].

Mais, ce qui peut se reconnaitre dans la pratique, qu’est-ce ? C’est à travers le phénomène de la surprise, auquel se réfère également Jacques-Alain Miller dans ce cours, que se localise l’expérience de la Spaltung. Lorsque le sujet parle il ne sait pas ce qu’il dit, et le sens qui surgira sera engendré à partir de la chaîne signifiante, laquelle s’interprète dans son devenir. Par exemple, on peut voir combien surprend le signifié nouveau produit par une articulation signifiante, à être distinct du signifié antérieur. L’effet de surprise surgit dans le dire lui-même, et ce qui surprend est le sens qu’acquiert ce qui se dit. Et très spécialement, en tant que le dispositif analytique encourage une parole sans réponse de l’Autre, cela désintègre dans son apparition même l’idée qu’a le sujet de posséder une identité. Pour autant, comme le montre Jacques-Alain Miller, dans le dispositif analytique, la parole elle-même est expérience.

Et si « de notre position de sujet nous sommes toujours responsables » [4], qu’il y ait malentendu, confusion, « erreur de bonne foi » ou quelque autre effet de nonsens, la Spaltung surgit comme question ouvrant la porte à la manifestation de l’angoisse, à travers des phénomènes reconnaissables dans l’expérience. Sans aucun doute, la Spaltung « se manifeste » de manière irruptive, laissant à découvert qu’il y a Un seulement qui ne fait pas chaîne, et qu’il y a cela qui ne se laisse pas attrapper par le signifiant, ce qui est au fondement même de la Spaltung.

Cette question de l’expérience pourrait être une autre manière d’expliquer le « rien en commun » que Pipol 9 a posé entre inconscient et cerveau. L’expérience de la psychanalyse, en tant qu’expérience du réel, est concernée par un concept singulier de ce réel, par lequel Lacan a indiqué qu’existe « ce qui exclut tout espèce de sens » [5]. C’est dans cette ligne que l’on peut affirmer que l’expérience de la psychanalyse ne dit rien sur le cerveau.

Traduit de l’espagnol par Jean-François Lebrun

[1] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’expérience du réel dans la cure analytique », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de Paris viii, cours du 27 janvier 1999.

[2] Lacan J., « La science et la vérité », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 855.

[3] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’expérience du réel… », op.cit.

[4] Lacan J., op. cit., p. 858.

[5] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’expérience du réel… », op.cit.

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