Amal Wahbi – La psychanalyse n’est pas une science, mais un discours

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« […] l’analyse n’est pas une science, c’est un discours sans lequel le discours dit de la science n’est pas tenable par l’être qui y a accédé depuis pas plus de trois siècles. D’ailleurs, le discours de la science a des conséquences irrespirables pour ce qu’on appelle l’humanité. L’analyse, c’est le poumon artificiel grâce à quoi on essaie d’assurer ce qu’il faut trouver de jouissance dans le parler pour que l’histoire continue. On ne s’en est pas encore aperçu et c’est heureux parce que dans l’état d’insuffisance et de confusion où sont les analystes le pouvoir politique aurait déjà mis la main dessus. Pauvres analystes, ce qui leur aurait ôté toute chance d’être ce qu’ils doivent être : compensatoires. En fait c’est un pari, c’est aussi un défi que j’ai soutenu, je le laisse livré aux plus extrêmes aléas. Mais, dans tout ce que j’ai pu dire, quelques formules heureuses, peut-être, surnageront. Tout est livré, dans l’être humain, à la fortune. » [1] Suite au 28ème congrès de l’ipa auquel il n’a pas été invité, Lacan disait déjà en 1973 que le discours de la science a des conséquences irrespirables pour l’humanité. L’analyse, elle, est « le poumon artificiel » [2], une bouffée d’oxygène pour contrer ce discours de la science toujours en croissance et en force. Aujourd’hui, quarante-six ans plus tard, cette déclaration reste d’un particulier à-propos.

À l’amplification du discours scientifique, Lacan oppose la nécessité qu’il y ait toujours plus d’analystes. Néanmoins, ce qui pose problème, selon Lacan, c’est l’usage que l’homme fait du réel. Il dira : « Le réel est devenu d’une présence qu’il n’y avait pas avant parce qu’on s’est mis à fabriquer un tas d’appareils qui nous dominent, comme ça ne s’était jamais produit auparavant. » [3] Le réel de notre temps s’avère être le résultat de machines qui, jour après jour, transforment notre monde sans réaliser ce qu’une telle entreprise peut avoir d’« irrespirable » ; d’où la nécessité du discours analytique pour contrer cet excès de savoir dans le réel. Lacan dira : « Les analystes, ils disent qu’ils sont là […] enfin […] quand on a une crise. Crise qui peut vraiment mettre en question […] mettre la question du savoir sur la sellette d’une façon telle qu’on ne voudrait plus rien savoir. » [4]

[1] Lacan J., « Le jouir de l’être parlant s’articule », la Cause du désir, n° 101, mars 2019, p. 13.

[2] Ibid.

[3] Lacan J., « Alla Scuola Freudiana », Lacan in Italia 1953-1978, Milan, La Salamandra, 1978, p. 106.

[4] Ibid., p. 121.

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