René FIORI – L’encéphale de l’anthropien et le sujet de l’inconscient

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Les lieux de l’impossible

Le cerveau n’est-il pas aujourd’hui l’autre lieu de l’impossible, cet impossible surgi du cosmos et qui fut impensable pour les contemporains de Newton qui en formulait l’équation mathématique au regard de l’attraction des planètes – impensable qui le reste très largement encore aujourd’hui ? Des capteurs accrochés à un casque neuronal, un algorithme, une application, une connexion Bluetooth, et c’est maintenant par la pensée qu’il est possible de gouverner le déplacement d’un objet – l’impossible se logeant ici entre les capteurs et la pensée, via des zones spécifiques du cerveau.  Il y faut cependant un préalable : enregistrer des représentations pensées en association aux commandes qu’on voudrait comme effectives, puis se conformer à penser exclusivement ces représentations le temps de l’opération.

Pour piloter un drone, nous explique l’ingénieure en informatique Natalya Cosmya [1], il est nécessaire d’associer au préalable à chacune des commandes une représentation pensée. Par exemple, pour le décollage : un nuage, pour l’atterrissage : une pelouse, pour la direction en ligne droite : ne penser à rien. C’est ensuite, en mettant en jeu par la pensée chacune de ces représentations, que l’opération respective s’effectuera.

Les neurosciences

Le cerveau est d’autre part, aujourd’hui aussi, le lieu de toutes les spéculations de la psychiatrie neuroscientifique qui substitue aux antiques déficits psychotiques et aux troubles névrotiques auxquels s’affrontait la psychiatrie issue du xixe siècle, le repérage de lésions dans certaines zones du cerveau, grâce à la technique de l’IRM forgée à partir de la physique quantique [2] ; et ce, avec des résultats probants pour le « confort de l’usager », comme la fin du film de Gérard Miller « La folie à l’abandon » nous le montre à travers cette personne littéralement infectée par les mots. Ainsi la ringardisation de la psychanalyse est-elle en pleine effervescence sur les sites internet liés à la santé publique comme celui de Psycom (cent cinquante-cinq références trouvées avec le mot clé « neurosciences », aucun avec celui de « psychanalyse ») où à la suite de la trop longue série des dsm, l’on assiste au conditionnement de la langue comme le symptôme de conversion hystérique qui devient le « trouble conversif ». [3]

Ces deux applications rendues possibles par le discours scientifique contribuent pourtant à circonscrire et susciter une question qu’avait autrefois résumé à sa manière l’ethnologue et préhistorien André Leroi-Gourhan : « Plus positivement on constate que pour profiter au maximum de sa liberté, en échappant au risque de la surspécialisation de ses organes, l’homme est conduit progressivement à extérioriser des facultés de plus en plus élevées » […]. Il est seulement à craindre un peu que dans mille ans l’homo sapiens, ayant fini de s’extérioriser, se trouve embarrassé par cet appareil ostéomusculaire désuet, hérité du paléolithique » [4]. En quoi cette question intéresserait-elle la psychanalyse ?

Dévitaliser ce corps, une passion

Cela se pourrait si nous la reformulons avec Lacan : « Interrogeons pourquoi l’être parlant dévitalise tellement ce corps que le monde lui en a paru longtemps être l’image » [5], Lacan poursuit avec ce corps humain qui se barde « d’un poumon de métal » pour voyager dans l’espace. À la dévitalisation du corps s’en adjoint une autre, celle du mental. En effet, c’est l’intelligence automatique qui est aujourd’hui sollicitée avec la technologie numérique en lieu et place de l’intelligence réfléchie.

N’est-ce pas le mathème Ф qui est là interrogé, celui du désir, du sens soit de la signification phallique, celui aussi de la pulsion indestructible. Celui aussi qui est en cause avec le « sentiment de vie » du sujet psychotique [6] en tant que Ф0, ou dont l’ombre plane sur le désir du sujet obsessionnel [7] « (– ) ן Ф » (La position de Gide, écrit Jacques-Alain Miller, est alors d’être en quelque sorte identifiée à son être de mort [8]), mais pas moins non plus dans la perte du sentiment d’amour du sujet hystérique comme en témoigne la tentative de suicide de la jeune homosexuelle [9] où il s’agit de la « subite mise en rapport du sujet avec ce qu’il est comme a » [10].

Déchet-nement [11]

La science nous permet d’extérioriser notre force, notre esprit, notre jugement, notre mémoire, notre intelligence, de nous augmenter en lieu et place de nos membres amputés, et bientôt de faire pièce à l’absence de rapport sexuel en mécanisant le partenaire [12].

La liberté permise par le déchaînement de la science où l’homme trouve à se prolonger en s’exemptant des limites du corps, de l’esprit et de l’espace est à interroger selon ce mot d’esprit de Lacan qui fait le titre de ce paragraphe, « ce quelque chose […] que je […] mets tout doucement sur la sellette, et qui se dénomme la liberté » [13], où l’homme est démis comme sujet, destitué selon le mot de Lacan, et où peut se poser la question de la vitalité et du sentiment qui l’accompagne, dans sa mise en rapport programmée avec « ce qu’il est comme a » ?

Là où Lacan enrichit l’abord du sujet sur le versant de l’inventivité en élaborant une psychanalyse fondée sur le sinthome, la psychiatrie, alliée à la Santé publique, et derrière une volonté affichée de déstigmatisation de « l’usager », de banalisation comportementale, contorsionnant la langue et appuyée sur le développement des neurosciences, de fait, fait fond sur l’impuissance d’un sujet déficitaire dont le seul recours serait l’assistance technique logée dans les organismes officiels.

[1] Kosmyna N., pilote des objets par la pensée – FUTUREMAG – ARTE – https://www.youtube.com/watch?v=sHmviVqWOZg

[2] Klein E., La conversation scientifique, émission sur France culture, Peut-on « voir » la physique quantique (à l’œuvre) ?, le 23 février 2019.

[3] http://www.psycom.org/Comment-agir/Mediatheque/Videotheque/PSYCHE-6-Freud-VS-Neurosciences-1-la-conversion-hysterique/ (language)/fre-FR

[4] Leroi-Gourhan A., Le geste et la parole, Tome 1 : Technique et langage, Tome 2 : La mémoire et les Rythmes, Paris Albin Michel, 1964 et 1965.

[5] Lacan J., « De la psychanalyse dans ses rapports avec la réalité », Autres écrits, Paris, Seuil, p. 357.

[6] Lacan J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 531-583.

[7] Miller J.-A., « Sur le Gide de Lacan », La Cause freudienne, no 25, septembre 1993, p. 7-38.

[8] Ibid., p.30.

[9] Freud S., « Sur la psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine », Névrose, psychose et perversion, PUF, Paris, 1978, p. 245-270.

[10] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’Angoisse, Paris, Seuil, 2004, p.130.

[11] Lacan J., Le Séminaire, livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, Paris, Seuil, 2006, p.73.

[12] Giard A., Un désir d’humain – Les love doll au Japon, Paris, Les belles lettres, 2016.

[13] Lacan J., Le Séminaire, livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, Paris, Seuil, 2006, p. 74.

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