Pascal Docquiert – École, lieu de parole

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La dépolitisation de la question scolaire en lien aux neurosciences [1] est d’autant plus préoccupante qu’à la place des politiques viennent des décideurs. Si pour le politique l’impossible à gouverner est un fait avec lequel il doit se débrouiller, pour le décideur issu du monde de l’entreprise, l’impossible n’existe pas. 

Les nouveaux pilotes de l’evidence-based policy [2] en matière d’éducation exigent que la science fondée par les preuves prescrive le modèle éducatif sans faille. C’est la naissance d’une neuropédagogie qui décrédibilise tous les autres paradigmes de l’éducation.

Le problème de cette neuropédagogie, ce n’est pas son efficacité, c’est, comme le relève Philippe Meirieu [3], qu’elle « nous exonère de poser la question des finalités de l’éducation, des valeurs qui sous-tendent nos institutions, du projet de société et de la vision du monde que nous avons pour nos enfants. »

En effet, les grands chantiers en matière d’éducation – qui se targuent d’inclure les avancées neuroscientifiques – se lancent comme si la question des finalités n’était plus à l’ordre du jour ; comme si, à l’école, on savait ce qu’on y va faire – préparer son insertion socioprofessionnelle. 

Mais bien avant de former, l’école humanise. C’est en tout cas ce que nous apprend son histoire. 

L’obligation scolaire est née pour sortir les ouvriers, déracinés et rendus interchangeables, de l’abrutissement des villes industrielles anglaises [4]. Il n’était pas question de former à un métier. Le fait d’en passer par ce qu’on appelle l’école permet de faire émerger des sujets, des singularités reconnues grâce au savoir.

Proposer aujourd’hui un débat sur les finalités de l’école, c’est freiner une neuropédagogie qui postule un homme réduit à la machine à apprendre. 

Et si apprendre n’était pas l’enjeu de l’école, mais un simple moyen ?

La mise en danger de « l’humanisme de l’homme » par les dérèglements climatiques que pointe Cynthia Fleury [5] ou le bouleversement de la définition socioprofessionnelle des individus par l’intelligence artificielle font du choix d’une politique scolaire orientée vers plus d’efficacité ou vers plus d’humanité ce qui décidera ou non de la barbarie.

Les neurosciences cognitives pèsent ici de tout leur poids pour la disparition du sujet. 

« La dimension objective et scientifique au cœur de la recherche en neurosciences ne vient-elle pas appuyer sur une certaine tendance à découper l’enfant en symptômes repérables, objectivables, plus ou moins rééducables ? » [6] 

L’individualisation ciblée des apprentissages pour les élèves à besoins spécifiques repose sur le même principe : poser un diagnostic, quantifier et rectifier en vue d’une adaptation à la vie concrète. 

Lacan se moquait déjà en 1966 de « la théorie de la connaissance et les prétendues méthodes concrètes de l’éducation » [7], mettant en évidence que l’homme grandit « dans un bain de langage » dont la pratique fait surgir un sujet. 

C’est dire que l’école qui aidera à nous prévenir du pire devrait rester un lieu de parole – et non d’adaptation au « milieu naturel » – pour permettre aux enfants de devenir les sujets qui sauront y faire avec demain. 

[1] https://www.pipol9.eu/2019/01/08/claire-piette-pedagogie-cognitivisme-neurosciences/ 

[2] Meirieu Ph., La riposte. Écoles alternatives, neurosciences et bonnes vieilles méthodes : pour en finir avec les miroirs aux alouettes, Paris, Autrement, 2018, p. 142.

[3] Ibid., p. 166. 

[4] Buisson F., Nouveau dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire, Paris, Hachette, 1911.

[5] Sur https://www.youtube.com/watch?reload=9&v=Wtqlga4lpbA 31 décembre 2018.

[6] van Bastelaer I., « Un regard subjectif sur les neurosciences », Traces de Changements, no 235, mars-avril 2018 p. 22-23.

[7] Lacan J., « Petit discours à l’ortf », Autres Écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 223.

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